LES COMMUNISTES REBATTENT LES CARTES À UN MOIS DE LEUR CONGRÈS

Article rédigé Julia Hamlaoui et Maud Vergnol, publié sur le site de l’humanité le 08-10-2018

Les militants ont préféré le « Manifeste pour un parti communiste du XXIe siècle » au texte présenté par la direction nationale. Une situation inédite dans l’histoire du parti, face à laquelle chacun appelle au « rassemblement ».

Les répliques du séisme politique de 2017 n’en finissent plus de se faire sentir. Cette fois, c’est au Parti communiste que se manifestent les secousses. Pour la première fois dans l’histoire de la formation, le texte présenté par la direction nationale en vue du congrès extraordinaire, qui se tiendra fin novembre, n’est pas arrivé en tête. Avec 42,15 % des suffrages exprimés, c’est « Pour un manifeste du Parti communiste du XXIe siècle », emmené notamment par le député André Chassaigne, qui a obtenu samedi le meilleur score. Il devient ainsi « la base commune » pour la suite du congrès, devançant de 1 258 voix la proposition de la direction du PCF, qui enregistre 37,99 % (lire le détail des résultats en encadré). « J’en prends acte », a réagi Pierre Laurent dès samedi soir, notant que « les résultats sont très partagés », et qu’il n’existe « pas de majorité à ce stade pour avancer ».

« Ce n’est pas une surprise, mais on ne pensait pas que le Manifeste réaliserait un tel score », confie de son côté André Chassaigne, pour qui le résultat représente « un formidable signal d’espoir et témoigne d’une nouvelle ambition politique pour notre parti ». Pour le député du Puy-de-Dôme, ce vote exprime la volonté de « rompre avec la spirale de l’effacement, et de mettre en œuvre rapidement une nouvelle dynamique qui assure au PCF une place dans le paysage politique ». Une analyse qu’est loin de partager l’historien Frédérick Genevée. « Ce résultat est une très mauvaise nouvelle », estime celui qui a milité pour un autre texte, « Pour un printemps du communisme ». « Le parti est profondément divisé et sans majorité claire, déplore-t-il. Mais surtout, c’est le signe d’une forme de repli, d’une affirmation nostalgique alors que ce besoin d’une nouvelle radicalité communiste nécessite au contraire de s’appuyer sur des idées modernes. » Ce texte alternatif, défendu également par la députée Elsa Faucillon, a réuni samedi 11,95 % des exprimés, avec 3 607 voix, soit 3 300 de moins qu’en 2016. « Le nombre des adhérents cotisants s’est réduit de 7 % en deux ans, dont un grand nombre se serait porté sur notre texte », explique Frédérick Genevée. Et puis le vote « utile » contre le repli identitaire a joué en faveur de la base commune, estime l’historien, pour qui « l’effet référendum anti-Mélenchon a aussi joué ».

« L’envie de tourner une page douloureuse »

L’année électorale de 2017 a en effet concentré les insatisfactions des communistes, certains exigeant un « bilan » du soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle. Un vote qui avait déjà divisé le PCF en 2016, puisque ce choix l’avait emporté d’une courte majorité (53,6 %).

« Ce qui s’est exprimé dans le vote, c’est d’abord l’envie de tourner une page douloureuse et d’ouvrir une période de transformation du parti et de notre stratégie, analyse Sébastien Laborde, secrétaire fédéral de Gironde. La façon dont les communistes ont vécu les campagnes législatives et présidentielle, l’échec du Front de gauche… tout ça a beaucoup pesé. » « La situation nationale comme internationale est extrêmement difficile. Nous sommes confrontés à des enjeux d’ampleur, une lutte de classe très vive, abonde Nathalie Simonnet, dirigeante de Seine-Saint-Denis. Face au défi du rassemblement, pour ne pas se replier sur nous-mêmes, nous avons besoin de réfléchir aux difficultés des alliances que nous avons menées. Cela ne remonte pas seulement au Front de gauche, mais bien avant. »

Le résultat du vote suscite aussi beaucoup d’inquiétude. « Des dangers mortels sont à écarter de manière radicale, explique Céline Brulin, secrétaire départementale de Seine-Maritime. Ceux de l’isolement et du repli, de la nostalgie d’un paysage politique qui n’existe plus, et puis surtout d’être autocentrés dans les semaines qui viennent alors que nous avons beaucoup de combats à livrer, à commencer mardi dans les manifs et aux côtés des retraités. » Pour la jeune sénatrice, « rassembler des insatisfactions et des mécontentements, ce n’est pas très compliqué, écrire une orientation opérante dans la situation actuelle, c’est autrement plus difficile ». Mais celle dont la fédération a envoyé trois députés à l’Assemblée nationale en 2017 reste confiante : « Le PCF ne retrouvera un élan que s’il est utile à nos concitoyens. C’est la boussole que nous ne devons jamais quitter. Dans notre département, on expérimente quotidiennement le fait qu’on puisse être complètement communiste et complètement rassembleur. Et c’est dans cette voie-là qu’il faut qu’on s’engage pleinement. »

Les jours à venir seront décisifs. D’abord parce que le débat est amené à se poursuivre, le texte adopté ayant vocation à être discuté et amendé localement puis au niveau des départements avant le rendez-vous national de fin novembre. « L’idée même de “base commune”, c’est de choisir un texte pour pouvoir l’enrichir, le transformer, souligne Nathalie Simonnet. Ce n’est pas le choix des communistes de Seine-Saint-Denis mais c’est le résultat de la démocratie et on va faire en sorte que la qualité de nos débats permette de modifier la base commune, en particulier sur la question de l’Europe. » Et pour certains, il y a urgence. « Entre ceux qui pensent qu’il faut que nous prenions une ligne de sortie de l’Europe et ceux qui pensent qu’il faut jouer dans les institutions européennes la conquête d’un pouvoir et d’une réorientation de la BCE, notre campagne n’est pas la même », rappelle Fabien Guillaud-Bataille, responsable du Val-de-Marne. Mais pour Frédéric Boccara, l’un des initiateurs du « Manifeste » : « Le texte choisi porte une orientation qui a sa cohérence, par exemple en refusant d’opposer rassemblement et développement de nos idées. Sur l’Europe, nous voulons mener une grande bataille sur la banque centrale européenne pour les services publics, c’est au cœur de notre texte et cela unit tous ses signataires, et bien au-delà. Le débat n’est pas sortir ou rester dans l’Europe, ça c’est celui que Macron veut imposer. Mais quelle bataille menons-nous et avec quelles perspectives. »

« On n’est pas là pour couper des têtes »

Côté partisans du « Printemps », « nous allons continuer de jouer le jeu du congrès, de défendre nos idées, explique Frédérick Genevée. Nous allons déployer des efforts accrus pour convaincre les communistes de la nécessité d’une profonde transformation de notre organisation. Nous sommes aussi décidés à nous adresser à toutes celles et tous ceux qui ont le communisme au cœur, à commencer par celles et ceux qui sont ou ont été adhérents ».

En attendant les prochaines assemblées locales, deux rendez-vous nationaux sont prévus dans les jours à venir. Lundi, l’exécutif du PCF doit se retrouver avant le conseil national du week-end prochain, où les premières candidatures aux élections européennes devaient être examinées. Mais la question des directions sera également posée avec un point d’étape de la commission en charge des candidatures. « On n’est pas là pour couper des têtes et s’enfermer dans un débat de personnes qui handicaperait le débat de fond. À partir des lignes définies ensemble, on parlera des visages qui porteront cette politique. C’est au secrétaire national de prendre acte des résultats, à lui de s’exprimer sur la manière dont il envisage l’avenir », estime André Chassaigne.

Une volonté farouche de rassembler tous les communistes

Pourtant, chez certains militants, la question se fait parfois plus pressante et le nom de Fabien Roussel, député du Nord, comme postulant à la tête du PCF circule déjà. Pour Sébastien Laborde, s’il existe un « sentiment que la direction nationale dysfonctionne, il n’y a pas de volonté de dégagisme ».

Reste le spectre d’une possible division des communistes, avec un texte qui n’emporte pas de majorité absolue. Sans compter que, sur le territoire, les résultats ne sont pas homogènes. Dans 40 fédérations du PCF, le « Manifeste » est arrivé en tête (avec une majorité absolue dans 24 d’entre elles) mais dans 49 c’est « Le communisme est la question du XXIe siècle », proposé par le conseil national du PCF, qui se classe premier (avec une majorité absolue dans 29). Ce sont sans doute les plus grosses fédérations (celles qui comptent plus de 1 000 votants) qui font la bascule, puisque trois d’entre elles (le Nord, qui s’était prononcé en 2016 pour une candidature Mélenchon, le Pas-de-Calais et le Val-de-Marne, qui optaient pour un candidat communiste) ont donné une majorité absolue au « Manifeste », contre seulement deux (les Bouches-du-Rhône et la Seine-Saint-Denis) pour la proposition du conseil national.

« Cette phase est toujours un peu clivante. Maintenant, je crois que tout le monde a la responsabilité de travailler au rassemblement des communistes. Quand je vois les déclarations, visiblement il y a une volonté de le faire », assure Sébastien Laborde. En effet, depuis samedi, André Chassaigne rappelle que ce vote n’est qu’une étape. « Le débat continue, assure-t-il. Il doit se faire dans l’écoute et le respect mutuel, dans la construction collective de ce qu’on va mettre en œuvre. Cela exige de chacun beaucoup de modestie et une volonté farouche de rassemblement. » « Nous avons devant nous un immense débat à poursuivre sur nos choix et un immense défi à relever pour la construction commune, l’unité et le rassemblement des communistes jusqu’au congrès, rappelle de son côté Pierre Laurent. Les semaines qui viennent nous appellent toutes et tous au travail commun. J’y mettrai toute mon énergie. »

LES RÉSULTATS DU VOTE

Sur les 30 172 suffrages exprimés ce week-end, 11 461 se sont portés sur la proposition de « base commune » du conseil national du PCF, « Le communisme est la question du XXIe siècle », soit 37,99 %. Celle-ci a été devancée par « Pour un manifeste du Parti communiste du XXIe siècle » qui recueille 12 719 voix, soit 42,15 %. « Se réinventer ou disparaître ! Pour un printemps du communisme » totalise 3 607 suffrages, soit 11,95 %. Enfin, « PCF : reconstruire le parti de classe, priorité au rassemblement dans les luttes » enregistre 2 385 votes, soit 7,90 %.

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