L’Europe en question – 5 – Entretien avec Cédric Durand

Suite et fin de l’interview : question N° 5

PA : Le Front National et plus généralement les souverainistes prônent également une sortie de l’euro. Quelles sont les différences de motivation et quels arguments peut-on leur opposer ?

CD : L’opposition au FN ne se réduit pas à une question de propositions économiques, elle est avant tout politique : ce parti est l’héritier des tortionnaires colonialistes de l’Algérie française, de courants collaborationnistes. C’est un parti qui au nom de la préférence nationale tente de diviser les travailleurs  français et immigrés dans leurs opposition au patronat. Il porte une vision réactionnaire des droits des femmes et rêve d’une organisation autoritaire de la société.

Sur le plan économique ce parti a longtemps été ultra-libéral. Aujourd’hui, il tente de faire peau neuve en adoptant de manière opportuniste un discours plus social, inspiré en parti des souverainistes. Il n’hésite d’ailleurs pas à piller des idées venues de la gauche radicale, comme sur les retraites ou la dette publique. Mais, son fond anti-social n’est jamais bien loin. Ainsi, le FN a envoyé ses condoléances au Parti conservateur britannique, saluant dans un communiqué la mémoire de Margaret Thatcher, l’ancienne Premier-Ministre britannique, chantre du néolibéralisme et grande amie du dictateur Augusto Pinochet et qui a mené dans les années 1980 une politique ultra-brutale contre les syndicats et les droits sociaux. Autre exemple, l’an dernier le groupe d’élus d’extrême-droite de PACA a voté contre une motion de soutien au projet de reprise par les ouvriers de Fralib (Thé l’éléphant) de leur entreprise fermée par le groupe Unilever.

Sur la question européenne, suggérer que l’affranchissement de l’État-nation des contraintes néolibérales de l’UE ou de l’UEM puisse représenter pour les salariés une évolution positive en elle-même est parfaitement abusif. L’hégémonie au sein de l’État-Nation avant l’Europe fut organisée autour des forces du capital et le reste aujourd’hui, y compris bien sûr hors de l’UEM (pensons à la Grande-Bretagne où le gouvernement ne fait pas dans la dentelle question austérité) ou même de l’UE (la Norvège ou la Suisse). Il faut aussi rappeler que le césarisme bureaucratique européen qui répond à la crise contemporaine n’est pas une invention de l’UE. Jan-Werner Müller souligne à raison que « la mise à distance des pressions populaires et, plus généralement, une profonde défiance de la souveraineté populaire sous-tend non seulement les débuts de l’intégration européenne, mais la reconstruction politique de l’Europe occidentale après 1945 en général »3.

L’affranchissement de l’État-nation du carcan néolibéral de l’UE n’apporte donc en tant que tel aucune garantie de politique économique progressiste. Pourtant, je considère qu’il est urgent que la gauche assume une rupture claire avec la construction européenne. Mais celle-ci doit se faire sur des affects de classe, pas sur des affects nationaux.

Il faut d’abord définir les politiques économiques répondant à l’urgence de la situation, à savoir 1/ contre le chômage, une politique de financement public de l’emploi public en dernier ressort et 2/ contre la prédation et le contrôle social exercés par la finance, la socialisation des institutions de crédit. Ce n’est à mes yeux qu’autour de telles propositions que des identités de classe fragmentées peuvent se coaliser et donner un contenu de classe à la rupture avec les institutions européennes.

Le projet ne peut être, tourné vers le compromis productiviste du passé, celui de la reconstitution des marges d’autonomie de l’économie française autour de la défense du compromis social d’après-guerre. Il s’agit au contraire d’articuler des réponses immédiates sur le front de l’emploi et contre la finance avec, d’une part, les principes d’un nouveau modèle de développement adapté à une période qui sera marquée durablement par des taux de croissance du PIB très faibles et, d’autre part, des perspectives d’organisation spatiale de l’économie combinant relocalisation, insertion raisonnée dans les chaînes globales de marchandises et construction de communs immatériels globaux.

En somme, le détour national qu’implique la rupture avec l’Europe est pour moi avant tout une ruse de la raison internationaliste ; un mouvement stratégique, pas un ralliement à la chimère de l’indépendance nationale. Ainsi, aujourd’hui, la question d’une rupture de gauche avec l’Union européenne se pose de manière incontournable pour deux raisons entremêlées : c’est, à la fois, une nécessité pour mettre en échec l’insertion au capitalisme globalisé que défendent les classes dominantes de chacun des pays aux dépens de leurs peuples et un point de passage obligé pour ébranler l’ordre néolibéral européen. La dynamique de crise politique et d’innovation sociale associée à une telle rupture résonnerait immanquablement bien au-delà du pays qui l’initierait. Elle devrait bien entendu générer pour celui-ci des dividendes économiques et sociaux immédiats, notamment du fait de l’abandon des politiques déflationnistes et d’un meilleur ajustement des taux de change. Mais, elle pourrait surtout jouer un rôle propulsif en ouvrant sur la scène européenne et mondiale de nouvelles perspectives socialistes et écologistes pour le XXIème siècle.

 

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